Statistiquement, le français moderne ne propose aucun adjectif neutre pour décrire la beauté sans choisir un camp linguistique. « Beau » campe sur le terrain masculin, « belle » reste assignée au féminin, et la langue, fidèle à ses habitudes, rechigne à l’innovation. Pourtant, sous la surface, ça bouge. À défaut d’un consensus, les idées circulent, testent les marges et bousculent la norme.
Les alternatives fleurissent, portées par des collectifs engagés ou de simples utilisateurs en quête d’équité. Mais la route est semée d’embûches : entre résistance des règles classiques et absence de validation officielle, chaque proposition se heurte à l’inertie du système. La question de leur pertinence et de leur impact reste vive, alimentant débats et expérimentations dans les conversations ordinaires.
L’écriture inclusive en français : origines et principes fondamentaux
Le français s’est construit sur une hiérarchie du genre grammatical qui consacre la domination du masculin générique depuis le dix-septième siècle. Cette orientation, dictée par les grammairiens et soutenue par l’académie française, a progressivement effacé des pratiques plus souples héritées du moyen âge, où la présence du féminin était plus visible dans les écrits.
L’écriture inclusive propose aujourd’hui de revisiter ces usages pour mieux répondre à la demande d’égalité femmes-hommes. L’enjeu : donner une place réelle à tous les genres et contrer le langage sexiste. Plusieurs méthodes coexistent : féminisation des noms de métiers et de fonctions, recours à des mots épicènes, double flexion (« les lecteurs et les lectrices »), points médians (« les étudiant·e·s »).
Ce mouvement s’est d’abord développé dans les milieux militants, avant d’être repris par certaines institutions. Il s’appuie sur une remise en cause des règles du xvie siècle, perçues comme un outil d’invisibilisation du féminin. L’écriture inclusive questionne également la place du genre neutre en français et invite à repenser nos usages face aux enjeux d’égalité.
Voici les différentes approches actuellement en usage :
- Féminisation des noms de métiers : des mots comme « autrice », « ingénieure » gagnent du terrain.
- Utilisation du point médian : « ami·e·s », « candidat·e·s », pour inclure toutes les identités.
- Emploi de mots épicènes : « collègue », « personne », qui ne varient pas selon le genre.
La polémique autour de l’écriture inclusive traverse la société et oppose partisans d’un langage inclusif à ceux qui défendent la clarté ou l’héritage linguistique.
Pourquoi la question des adjectifs comme « beau » suscite-t-elle le débat ?
Tenter d’utiliser « beau » de façon inclusive en français, c’est se heurter au mur du genre grammatical. L’adjectif obéit strictement à la logique masculin/féminin : « beau » pour un homme, « belle » pour une femme. Ce schéma, solidement ancré dans la langue française, ne laisse presque aucune marge à une forme neutre, contrairement à ce qu’on trouve ailleurs. Remettre en question cet adjectif, c’est mesurer la portée réelle du langage inclusif face au carcan binaire.
Les partisans de la transformation soulignent l’absence d’équivalent neutre pour « beau » ou « belle ». Alors que des pronoms comme « iel » commencent à s’installer dans les conversations, le vocabulaire reste à la traîne. L’allemand, avec « schön », l’anglais, avec « beautiful » ou « good-looking », ignorent la distinction de genre. L’espagnol et l’italien, en revanche, conservent la séparation. Pour le français, le défi est donc spécifique : il ne s’agit plus seulement de réformer les noms ou les pronoms, mais aussi d’oser toucher aux adjectifs.
Des créations comme « beaul », « bel·le » ou « beau·elle » circulent au sein de groupes militants, mais peinent à s’imposer dans l’usage commun. L’attachement aux règles, la position ferme de l’académie française et l’absence d’un accord généralisé freinent la diffusion de ces innovations. Le débat cristallisé autour de « beau » révèle un point de friction entre héritage grammatical et volonté de représenter toutes les identités : comment faire évoluer un adjectif, qui marque immédiatement le genre, pour qu’il devienne plus inclusif ?
Des solutions concrètes pour un langage plus inclusif au quotidien
Pour rendre le langage inclusif opérant au quotidien, il faut composer avec les contraintes du français. La langue bouge, parfois à petits pas, parfois à reculons. Plusieurs astuces permettent néanmoins de contourner l’impasse que posent certains adjectifs, dont « beau ».
Stratégies de contournement
Voici quelques solutions concrètes pour rendre votre expression plus inclusive :
- Utilisation de termes épicènes : privilégiez des adjectifs invariables comme « magnifique », « splendide », « remarquable ». Ils s’accordent avec tous les genres et facilitent une communication inclusive sans difficulté majeure.
- Réécriture créative : reformulez pour éviter l’accord problématique. Par exemple, plutôt que « une personne belle », on peut dire « une personne au charme certain » ou « une personne remarquable ».
- Adoption de formes innovantes : dans certains cercles, on expérimente avec « bel·le », « beau·elle » ou « beaul ». Si ces graphies restent marginales, elles témoignent d’une volonté de repenser les codes pour plus de justice linguistique.
Rendre la communication inclusive accessible à tous suppose d’intégrer aussi les besoins des personnes non-binaires, ainsi que ceux des personnes aveugles ou dyslexiques, pour qui des formulations trop complexes peuvent devenir un obstacle. Clarté, simplicité et créativité sont alors des alliées précieuses. Féminisation des noms de métiers, utilisation de pronoms neutres ou recours à la périphrase : la langue française, traversée par ses règles anciennes, s’adapte peu à peu pour mieux refléter la pluralité des identités contemporaines.
Réfléchir à l’adoption de l’écriture inclusive selon les contextes
L’écriture inclusive ne se résume pas à une rivalité d’experts ou à une question purement grammaticale. L’environnement dans lequel elle s’applique compte énormément. La circulaire du 6 mai 2021, signée par Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale, limite certains usages de l’écriture inclusive dans les documents administratifs et scolaires. L’académie française met en garde, évoquant les risques de complexité accrue et les enjeux d’accessibilité ou de transmission.
Dans les milieux professionnels, la communication institutionnelle oscille entre respect des traditions et volonté de s’adapter. Certaines entreprises, collectivités et universités préfèrent employer des mots épicènes, féminiser les noms de métiers ou adopter le doublet (« les chercheur·euses »). À chaque fois, la motivation est souvent l’égalité femmes-hommes, mais la lisibilité et l’acceptation sociale font débat.
L’adoption du langage inclusif varie aussi en fonction du public. Prendre la parole devant une assemblée, rédiger un manuel technique, dialoguer avec des élèves : chaque situation appelle une adaptation du style, des choix lexicaux et du niveau d’inclusivité. Les travaux d’historiennes comme Eliane Viennot rappellent que la langue française, loin d’être monolithique, a déjà traversé des phases de féminisation et d’évolution, notamment dans la manière de nommer les métiers et d’accorder les genres.
Les débats sur l’écriture inclusive sont autant linguistiques que sociaux : ils interrogent nos représentations du masculin et du féminin, la place des femmes, la visibilité des identités non-binaires. Plus qu’un dogme, il s’agit d’une invitation à ajuster nos mots selon les circonstances, de garder l’esprit ouvert et de faire de chaque contexte un espace d’expérimentation, sans rigidité ni caricature.
Peut-être qu’un jour, dire « beau » sans choisir un genre ne relèvera plus du casse-tête. La langue, à force d’être questionnée, finit toujours par se réinventer, parfois là où on ne l’attend pas.


